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TAC! #3 – ARTIS

Du mercredi 8 avril au jeudi 16 avril 2020
Artis
by Marie-Emeline Vallez
Notre troisième exposition a porté sur les métiers d’art. Ce week-end devaient se tenir les Journées européennes des métiers d’art (JEMA). Nous avons souhaité dans ce contexte mettre à l’honneur ces techniques ancestrales et leur appropriation par les artistes contemporains. Soutenons ces métiers qui revêtent une importance toute particulière en ces temps difficiles.
Note d’intention
De l’artisanat est né l’art et de l’artisan naquit l’artiste. Ce lien fort, créateur, et révélateur d’une époque s’est instantanément rompue quand la Renaissance précisa forme, sens et statut à l’artiste, bousculant ainsi le monde artistique tel qu’il fut, et abandonnant l’artisan à son rôle commerçant. Cette dissociation nette et franche entre celui qui met son art au service d’autrui à des fins commerciales, l’artisan, et celui qui créée pour le plaisir de ses commanditaires et pour lui même, l’artiste, est aujourd’hui bien plus floue qu’elle ne l’a jamais été. Les domaines fusionnent, les engagements créatifs et les techniques expérimentées se côtoient, se challengent, s’inspirent les unes des autres, modelant un nouvel univers artistique prometteur. Tel un miroir, les artistes contemporains, dont la pratique artistique rend hommage aux techniques ancestrales, regardent d’où ils viennent pour transcender une technique et donner à voir une vision, une intention, une œuvre.
 JOUR 1: CÉRAMIQUE / L’ÉMERGENCE DE LA TERRE

« Respirer l’air, sentir l’odeur de la terre, voir la fumée s’échapper, s’approcher et ressentir cette argile, cette terre, y découvrir un four à cuisson, imaginer une communauté réunie tout autour, discutant, riant, parlant fort, et dégustant les aliments qui y ont cuits. Un retour aux sources, dans le ventre de la terre, celle de nos ancêtres. » MEV
En partenariat avec la poterie de Chals (à Roussillon), ce duo d’artistes a réalisé un parcours de fours et poteries d’inspiration gallo-romaines allant de Sablons à Saint-Vincent-de-Durfort. Un par- cours presque initiatique, une aventure expérimentale tissant des liens entre différentes structures sur un territoire.Secondées par des archéologues et des artisans potiers, elles explorent les techniques anciennes de cuisson à céramique pour faire naître de la terre ces objets sur différents sites. Elles y initient des performances transmettant énergies et pouvoirs à ces fours, de plus en plus petits à mesure que l’on se rapproche de la crête des montagnes. Un lien de terres puissant et revigorant.

  • Zhuo Qi, J’ai allumé un vase, Performance – Céramique et pétard Emaillage – Porcelaine, 2014-2015

 

« La céramique, modelée par la main d’artisans chinois, vient se former, se déformer sous la loi du hasard, celle d’une explosion intérieure, d’une brulure extérieure, imposée par l’artiste. En quelque sorte un raku contemporain, dont la flamme jaillit d’un pétard et vient blesser la matière, la trans- former, la faire renaître. » MEV

Dans le travail de Zhuo Qi, la porcelaine est à la fois le médium et l’objet d’une cuisine expérimen- tale tournée vers la création d’objets impliquant des corps étrangers immergés dans des environ- nements incongrus, énigmatique, parfois hostile mais toujours ludique. Avec beaucoup d’humour, il confronte les traditions ancestrales et le savoir-faire contemporain. Les objets finis n’ont de sens qu’en regard du protocole qui leur a donné naissance, dans lequel l’artiste se met en scène moins en céramiste qu’en pyromane, allumant la mèche d’un acte poten- tiellement destructeur.

  • Keen Soulhal, 90 grammes d’idée fixe, 15 boulettes de porcelaine de dimensions variables 2011-2012

 

« Matière solide et matière souple. Forme fragile et forme forte. Image brouillon et image claire. Blancheur limpide et efficacité troublée. Céramique intérieure et porcelaine extérieure. 90 (grammes d’) idées fixes pourraient nous éblouir au regard de cette oeuvre, au discours évident et aux paroles sous-entendues. Laissons-nous habiter par la matière et y faire naître nos propres mots » MEV

Qu’il s’agisse de sculptures mêlant le bois, le verre et la céramique ou encore de pratique située, le travail de Keen Souhlal, au-delà de la diversité des techniques, relève toujours d’un même « mini- malisme sensoriel », à la fois épuré et organique, où chaque nouvelle pièce expérimente le poten- tiel « alchimique » des matériaux mis en oeuvre : de là vient peut-être cette sensation, que l’on éprouve devant son travail, d’osciller entre le vide et le plein, l’apesanteur et la densité. By Victor Mazière

JOUR 2: TEXTILE / CONSTRUIRE, DÉCONSTRUIRE
  •  Laura Gourmel, À l’ombre des papillons, Broderie sur coton, 2016-2017

 

« Si l’on me demande ce que je peux voir dans ces broderies, je donnerai à chaque fois une réponse différente. Mon regard se pose sur ce tissu, ces fils entremêlés, ces images qui apparaissent, disparaissent, et pourtant c’est mon esprit qui décide d’observer des formes, d’inventer des histoires, d’inconsciemment vouloir me rapprocher de cette création. Je n’ai pas encore décidé ce que j’allai y voir, ce que j’allai y transposer, ce que je pourrai y découvrir, mais ceci n’est qu’une question de temps » MEV

L’homme construit toujours et encore, sa vie, son histoire, son univers et sa mémoire. Il déplace, observe, reproduit, invente, détruit, découvre et redécouvre. Une construction donc. La pratique de Laura Gourmel est faite de morceaux réels et rêvés, de faits et de fictions, de personnel et de commun, qu’elle assemble ou rassemble en une multitude de ponts pour former un motif, une texture, un relief et une forme. Le processus de l’artiste devient alors création. Il est la réparation d’un réel transformé par la matière, raccommodé par le fil, devenant des broderies contemporains, des monochromes filés, une trace de l’inconscient.


  • Hae Ji Lim, Illusion atroce, couette et fil, couture à la main, 200×210 cm, 2014

« Enveloppée dans mon drap, couverte par ce linge, je laisse la chaleur m’envahir pour me sentir protégée, apaisée et sereine. Ce n’est qu’à ce moment que je réalise que ce tissu protecteur n’est qu’un leurre, une masse difforme, rongée par la noirceur, celle qui se dessine par ces fils, celle des cafards qui envahissent la pureté de ce linceul et l’angoisse de mon esprit. » MEV

Cette œuvre de l’artiste Hae Ji Lim, cousue à la main sur une large couette est une expérience visuelle, sensorielle et presque tactile. A partir d’une expérience personnelle, l’artiste transpose son imaginaire, ses visions, ses angoisses, non pas sur du papier avec des mots, mais sur du tissu avec des fils, une sorte de thérapie qui lui permet, à travers des actes répétitifs, ceux de la couture, d’atteindre un certain réconfort, intense, mais temporaire. Le reflet pour elle d’une obsession et d’une paranoïa de notre société contemporaine.

 
  • Valérie Vaubourg, Les petits ouvrages (proverbe français: femme qui n’en a pas besoin…) 2016, Broderie mécanique sur organdi. 30×30 cm

« Au premier regard, on devine des formes figuratives, monochromes, noir sur blanc, une évidence artistique, technique. Mais ce que l’on peut voir, en prenant le temps de poser notre regard, notre attention, est bien plus complet – une technique, oui, mais celle de la broderie; des formes figuratives, oui, mais celles de la femme, une femme dépossédée de son être, de son sens, de ses qualités. Tout un monde à déconstruire pour réinvestir l’objet et le sujet dans sa valeur la plus absolue, celle de l’existence. » MEV

« Les petits ouvrages » se présentent sous la forme de broderies montées sur tambour représentant un proverbe exclusivement français brodé en cercle autour d’une « image » redessinée, puisée dans l’imaginaire collectif. Au-delà de la résonance sémantique de l’image produite, « Les petits ouvrages » renvoie à l’histoire de l’usage domestique de la couture (voir comment les féministes ont renié et rejeté certains arts textiles jugés trop symboliques de l’aliénation de la femme à son foyer, rejet dont la discipline porte encore trace). Quelles que soient les modalités matérielles du travail de Valérie Vaubourg (broderie, sérigraphie, pochoir, sculpture…), le dispositif mis en place a toujours pour vocation de révéler la nature de l’existant en confrontant entre eux différents registres du réel.

JOUR 3: VERRE / VERS LA LUMIÈRE
  • Jennifer Caubet, Capsules, Verre soufflé, Production CIRVA, Marseille 2017

« Retenir l’énergie, libérer l’air, contenir la flamme, exposer le feu. Cette pièce de verre, cette capsule, si légère et tellement puissante, nous guide et nous emmène vers une autre dimension, un voyage spatio-temporel lumineux, transparent, limpide. Qu’en restera t’il ? Creusons vers le noir, pour voir si nous sommes aspirés. » MEV

Pour produire ces pièces à Marseille, dans les fours du CIRVA (Centre International de Recherche sur le Verre et les Arts plastiques), Jennifer Caubet a collaboré, pendant 8 semaines, avec deux arti- sans verriers, souffleurs de verre, Fernando Torre et David Veis. Ce lieu ne fut pas choisi au hasard, puisque le CIRVA accueille des résidences d’artistes et de designers depuis 1985, et les invite à travailler cette matière singulière qu’est le verre, en totale liberté.


  • Jeanne De Petriconi, Aspidonia, Miroir polyméthacrylate brisé, médiaum, pointes, pvc, glue – 66X56X30 cm 2016

 

« A l’aspect délicat et à la sensation de douceur que nous procure cette forme bleue, tel un coquillage poli par la langueur des vagues, s’oppose brutalement l’intérieur, explosé, brisé, tranchant, et acéré. A l’ombre foncée et à la profondeur de cette forme bleue, tel une abysse à travers de laquelle on ne saurait voir, vient jaillir la lumière, la transparence, la beauté de ce miroir intérieur. Un Yin et Yang minéral, brut et révélateur de notre existence » MEVPlacées en immersion au centre d’une œuvre vidéo du cinéaste Guillermo G. Peydró, « Aspidonia » est une sculpture hybride, le fruit de l’opposition de deux œuvres de Jeanne De Petriconi : « L’arbre du chaos », œuvre cristalline et minéral, et « En contre-plongée, la mer » plus organique. Métaphore du cycle de la vie, de la métamorphose de la matière, le produit de cette rencontre entre sculpture et cinéma à pour effet un brouillage des frontières avec le croisement des différents règnes. Il reflète la complexité de la nature humaine à la fois muée par des instincts et douée de raison.

  • Gabriel Feracci, Souffles, Performance filmée, Réalisation d’une série de sculptures – verre soufflé, métal et bois, 2015

« Mettez le son. Inspirez. Expirez. Ecoutez. Regardez. Et vivez l’instant. Une performance unique. Des Hommes, artisans, artistes, à l’origine d’une oeuvre. Un matériau singulier, transparent, lumineux, aérien et tellement terrien. Un acte, celui du souffle, du souffle primitif, du souffle créateur, du souffle vivant. Vous en aurez le souffle coupé. » MEV

Travaillant depuis longtemps sur la notion de limite, Gabriel Feracci illustre par ses œuvres de la série « Souffles » la confrontation directe entre corps et matériau. Durant ce laps de temps très court, le verre encore chaud et malléable devient le réceptacle de ces deux énergies, celle du souffleur qui lui a donné vie de l’intérieur, et celle de l’artiste qui de l’extérieur, par le coup qu’il porte, lui donne sa forme et libère son énergie. Cette performance met en images, en sons et en sensations la rencontre ancestrale entre le geste de l’artisan et celui de l’artiste, ce travail commun, cette collaboration fructueuse, vitale, presque nécessaire.
Lien vers la vidéo ici.