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Artistes

Fabien Bouguennec

Si Fabien Bouguennec place tout entière son œuvre sous le signe de l'énigme et de la vision intérieure, son originalité consiste à promouvoir son désir d’au-delà, à partir d’une série d’influences dès plus hétéroclites, empruntant aussi bien à l’imaginaire du neuvième art, qu’à celui des formes graphiques et autres pictogrammes issus de notre quotidienneté numérique
- tout un background qu’il parvient à transfigurer par son goût du merveilleux, puisé notamment aux sources du surréalisme, et à ce mystère de la terre Bretonne, où il a vu le jour.
Un alliage fécond, que le jeune artiste concrétise par ses dons insignes de dessinateur et de coloriste.
À partir d’un usage très personnel de la pratique du lavis, lui permettant d’appliquer en fines couches sa peinture, Fabien Bouguennec peut user de la transparence des couleurs, afin de jouer librement avec les limites de la picturalité, et tutoyer l’illustration, dans une proximité manifeste avec l’univers de la BD, qui a longtemps irrigué sa pratique du dessin.
Il délaisse ainsi la matérialité de la peinture au profit de sa dimension purement optique, dans un art de l’épure qui lui permet de souligner le caractère fantomatique de ses motifs et de ses fonds. Ces personnages éthérés ne semblent-ils pas flotter dans des nappes de couleurs aussi diaphanes qu’enveloppantes ? Et, les tableaux ne baignent-ils pas fréquemment dans
une clarté crépusculaire de tons sépia, qui vient nimber les figures d’un caractère sacré ?
De fait, l’étrangeté assumée des œuvres du jeune peintre renvoie peut-être, autant, aux brouillards d’Armorique qu’aux paysages mentaux du peintre Yves Tanguy, inspiré, également par les côtes rocheuses du Finistère, et dont Fabien Bouguennec se revendique comme fidèle héritier. Les peintures de cet illustre surréaliste n’ont-t-elles pas initié son regard à l’adolescence, en lui donnant avec celles de Dali, le pressentiment d’un Ailleurs visuel et poétique ?
Que nous disent-elles ces figures sans visage, qui peuvent suggérer les sculptures d’Izumi Kato, ainsi que l’hybridité dcs êtres dont parle Paul Klee, « venus d’un monde condamné aux limbes et accessible seulement, à quelques primitifs, fous ou enfants » ? On est assurément dans la famille de ces chimères admirables surmontant les genres, les espèces et les identités rigides, qui peuplent les œuvres surréalistes de Dali, Ernst, Belmer - ne cessant de se mouvoir entre la chose, l’animal, l’objet, l’homme, la femme et le dieu. D’ailleurs, les auréoles dont elles sont fréquemment affublées, semblent couronner leurs têtes d’un supplément divin.
N’ont-elles pas à leurs pieds, quelquefois, ces stèles de granit entrevues à Carnac ? Ne sont-elles pas, de par leur légèreté, des ersatz de djinns, des spectres ou bien des anges survivant à une fin du monde ? Car toutes ces entités paraissent bien se jouer des lois de la gravitation, et de la ressemblance, en état de lévitation perpétuelle, semblable à des apparitions ou des avatars improbables. Elles « n’adhèrent » plus au monde. Elles témoignent, sûrement, du fait qu’entre l’humanité et la planète, ça ne « colle » plus vraiment.
Fabien Bouguennec est tributaire comme nombre d’artistes contemporains, d’une vision informée par l’anthropocène, et sensible aux préoccupations environnementales, dont nous sommes les témoins.
Si son œuvre se concentre uniquement sur cette figure du retrait, sa démarche artistique se conjugue, a contrario dans une diversité de pratiques, mêlant le dessin, la peinture, ainsi que la réalisation de sculptures. Il utilise par ailleurs l’animation et des outils numériques pour insuffler vie et mouvement à ses motifs dessinés, créant ainsi des environnements immersifs au sein de vidéos.
Il y a un paradoxe dans l’art de cet artiste, qui fait de sa peinture hautement figurative, une abstraction totalement indéterminée, énigmatique, insituable ; en un mot : libre. Il métisse son style, en une sorte d’ovni esthétique, combinant l’abstraction la plus sobre à un réalisme insistant et naïf. L’artiste est sans doute comme ses créations, semblable aux vigies qui guettent l’horizon, en attente de ses terres promises…

Philippe Godin - La diagonale de l'Art

Fabien Bouguennec places his entire work under the sign of enigma and inner vision. His originality lies in promoting his desire for the beyond, drawing on a series of highly heterogeneous influences, borrowing as much from the imagination of the ninth art as from graphic forms and other pictograms that emerge from our digital everyday life — a whole background that he succeeds in transfiguring through his taste for the marvelous, nourished notably at the sources of Surrealism and the mystery of the Breton land where he was born.

A fertile alloy that the young artist brings to fruition through his outstanding gifts as a draftsman and colorist. Through a very personal use of the wash technique, which allows him to apply his paint in thin layers, Fabien Bouguennec can make use of the transparency of colors in order to play freely with the limits of pictoriality and come close to illustration, in a clear proximity to the world of comic art, which has long nourished his drawing practice.

He thus abandons the materiality of painting in favor of its purely optical dimension, in an art of refinement that allows him to emphasize the ghostly character of his subjects and backgrounds. Do these ethereal figures not seem to float within films of color as diaphanous as they are enveloping? And are the paintings not often bathed in a twilight brightness of sepia tones, which envelops the figures in a sacred aura?

Indeed, the deliberate strangeness of the young painter’s works perhaps evokes as much the mists of Armorica as the mental landscapes of Yves Tanguy, also inspired by the rocky coasts of Finistère, and of whom Fabien Bouguennec claims to be a faithful heir. Were not the paintings of this illustrious Surrealist what first initiated his gaze in adolescence, giving him, alongside those of Dalí, the foreboding of a visual and poetic Elsewhere?

What do these faceless figures tell us, which may evoke the sculptures of Izumi Kato as well as the hybridity of the beings Paul Klee spoke of, “coming from a world condemned to limbo and accessible only to a few primitives, madmen or children”? They undoubtedly belong to the family of those admirable chimeras that transcend genres, species, and rigid identities — beings populating the Surrealist works of Dalí, Ernst, and Bellmer — ceaselessly moving between thing, animal, object, man, woman, and god. Moreover, the halos with which they are frequently adorned seem to crown their heads with a divine supplement.

At their feet, do they not sometimes have those granite steles glimpsed in Carnac? Are they not, in their lightness, substitutes for djinns, specters, or angels surviving after the end of the world? For all these entities seem to mock the laws of gravitation and resemblance, in a state of perpetual levitation, like apparitions or improbable avatars. They no longer “adhere” to the world. They surely bear witness to the fact that between humanity and the planet, things no longer quite “fit.”

Fabien Bouguennec, like many contemporary artists, depends on a vision informed by the Anthropocene and sensitive to the environmental preoccupations of which we are the witnesses. Though his work concentrates solely on this figure of withdrawal, his artistic approach, conversely, unfolds in a diversity of practices, combining drawing, painting, and sculpture. He also employs animation and digital tools to breathe life and movement into his drawn motifs, thus creating immersive environments within video works.

There is a paradox at the heart of this artist’s work: his highly figurative painting becomes a totally indeterminate, enigmatic, unplaceable abstraction — in a word: free. He blends his style into a kind of aesthetic UFO, combining the most sober abstraction with an insistent and naïve realism. The artist is doubtless like his creations, resembling lookouts watching the horizon, awaiting their promised lands...

Philippe Godin - Art critic