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Artistes

Charlie Verot

MASTER OF REALITY par HUGO PERNET

Je voulais écrire ce texte sur mon téléphone au bord de la piscine en sirotant un spritz, en tout cas c’est l’image que je m’étais faite du début de ce texte pour Charlie, imaginant que la situation lui plairait. Mais depuis ce matin il pleut et j’ai le cafard. Pas la peine de faire le malin, de chercher à avoir l’air cool. La plupart des communiqués de presse à ambition «littéraire» sont voués à l’échec. Ils sont presque toujours aussi ennuyeux que ceux qui ont l’air d’avoir été écrits par un générateur automatique de communiqué de presse, et toujours plus prétentieux. À un moment il faut arrêter de tourner autour du pot et parler du travail de l’artiste. Et c’est là que la difficulté commence. Je suis à demi allongé dans un canapé et la fille de mon meilleur ami regarde des dessins animés juste à côté de moi. Si j’écrivais comme Charlie Verot peint, ces informations me fourniraient d’un seul coup le format de mon tableau et son sujet. Car Charlie peint chez lui, et le format de ses tableaux est celui de son lit : Queen Size. Ça aurait pu être celui de sa baignoire ou de sa table de cuisine. Mais non. C’est bien celui de son lit. C’est une décision comme une autre. On peut toujours faire des métaphores ; sur le sommeil ou sur le sexe, sur les draps et la toile, l’horizontale et la verticale... Ça ne nous donnera pas le poème. Un tableau a un format. Les peintres qui ignorent ça n’ont pas vraiment commencé à peindre. Mais je ne suis pas sûr qu’on puisse dire que les peintures de Charlie ont un sujet. Au départ, le sujet de ses tableaux c’était leur format, leur composition était comme une reverb : au fond, le noir peint sur le tableau ne faisait que rebondir dans une caisse de résonance, avec en guise de pédale de distorsion le masking tape. Puis je crois que ChV s’est rendu compte que le noir du tableau pouvait bien être n’importe quelle «image» ; un lapin débile, un dragon, une phrase culte ou inculte. Et que ce qui était intéressant était la réaction des gens. Leur aveuglement, la plupart du temps. Les deux tiers des personnes qui se retrouvent devant une peinture de lapin pensent que le sujet de la peinture est le lapin. Ou que le sujet est la phrase, et que le peintre pense la phrase qui est écrite sur le tableau. Bref, le tableau continue de se lire comme une image au premier degré. Que cette image puisse être une fake news imaginée par l’artiste ne leur vient même pas à l’esprit. Mais justement, cet aveuglement généralisé devant le tableau est un sujet passionnant pour un peintre. Parce qu’un tableau c’est un objet réel qu’on a devant soi. L’artiste a peint le tableau, il a fait de la peinture. Faire c’est faire. On sait tout ça. Mais on oublie tout quand on voit une image. Parce que l’image est plus puissante que le tableau. L’image c’est le dragon de la peinture. Mais ça ne sert à rien de le tuer, parce que la peinture sans dragon c’est juste une grotte vide. Dans le monde de l’art, on entend encore parler de peinture radicale à propos de tel ou tel type de tableaux. Ce qui est radical c’est de faire ce qu’on fait, rien de plus. Alors peut-être que de cette manière, on peut devenir