Céline Tuloup
Céline Tuloup est née en 1980 à Vichy. Après avoir étudié la psychologie à l’université Lumière Lyon 2 et obtenu un DEUG, elle passe un master 2 en arts plastiques à l’université Paris 8.
Céline Tuloup a exposé en France et à l’étranger, notamment à « Contextile », biennale d’art contemporain textile au Portugal, à la Manufacture à Roubaix, au musée Pierre Corneille à Petit-Couronne, au Safran à Amiens et à la MAL de Laon. Elle a animé de nombreux ateliers et workshops, notamment avec le FRAC Picardie et le musée de Cluny. Elle a été en résidence au Point Commun à Annecy, à la Source-Garouste et à la Corne d’or en Normandie.
Céline Tuloup vit et travaille à Saint-Denis et est artiste résidente au 6b. Elle est actuellement chargée d’enseignement à l’université Paris 8 et enseignante en céramique à la maison du quartier Floréal de Saint-Denis.
Empruntant de multiples formes (toiles brodées, installation, céramique, dessin), son univers artistique tisse des liens entre psychanalyse, croyance populaire et enjeux politiques. Il met en jeu la petite et la grande Histoire. La broderie et plus largement le textile occupent une part importante dans ses réalisations artistiques. Ils se veulent une référence à l’histoire des femmes confinées dans l’espace domestique mais aussi à un artisanat, une technique traditionnelle nécessitant savoir-faire et transmission. Son désir est à la fois de réactiver ces pratiques liées au textile en les inscrivant dans une recherche plastique contemporaine et de les déplacer en les confrontant à des questionnements, notamment politiques, traversant notre actualité. En utilisant une pratique liée au confinement des femmes dans la sphère privée, elle opère un retournement de cet héritage par un basculement vers des questions politiques propre à la sphère publique, autrefois réservées aux hommes. Son travail aborde des problématiques féministes, écologiques ainsi que des thématiques liées à l’immigration et à l’exil.
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La vénus à son miroir de Vélasquez par Mary Richardson
Tissage Jacquard sur châssis, laine et céramique, 162 x130cm la toile tissée sur châssis, 2026.
Le tissage jacquard a été réalisé à Lainamac à Aubusson avec de la laine tracé Lainamac et LPM (les producteurs de la marche) originaire de la Creuse.
Le tissage Jacquard de cette œuvre représente une reproduction en noir et blanc du tableau la "Vénus à son miroir" de Diego Vélasquez qui fut exécuté entre 1647 et 1651. Cette peinture représente la déesse Vénus de dos, dans une pose lascive, allongée sur un lit et se regardant dans un miroir tenu par son fils Cupidon. La reproduction en tissage Jacquard est lacérée à sept reprises et des fils de couleur renvoyant à la chair et au sang s’échappent de ces entailles jusqu’au sol de l’espace d’exposition. À côté du tableau tissé, une petite hache - une feuille de boucher - reproduite en céramique, est installée sur un socle, semblant à disposition du spectateur.Cette œuvre se réfère à l’histoire tumultueuse de l'œuvre de Vélasquez qui fut dégradée par la suffragette Mary Richardson le 10 mars 1914 à la National Gallery. Son action aurait été motivée par l'arrestation, la veille, de la suffragette Emmeline Pankhurst. Mary Richardson expliquera plus tard : « J'ai essayé de détruire l'image de la plus belle femme de la mythologie pour protester contre le gouvernement qui détruit Mrs Pankhurst, qui est le plus beau personnage de l'Histoire moderne. » Les suffragettes britanniques menées par Emmeline Pankhurst tentaient alors, depuis plusieurs décennies, d’acquérir le droit de vote des femmes avec des actions fondées sur la provocation. Si elles ont opté pour ce mode d’action, c’est car leur combat était accueilli au mieux par de l’indifférence et du mépris et, au pire, par des répressions violentes lors des manifestations qui étaient à l’origine conventionnelles et pacifiques. Mary Richardson fut condamnée à six mois de prison, le maximum prévu pour la destruction d'une œuvre d'art. En 1918, les femmes britanniques obtinrent le droit de vote à partir de 30 ans. L’égalité ne fut établie que 10 ans plus tard, où elles furent autorisées à voter, dès 21 ans, en 1928.
Il existe une photo de "Vénus à son miroir" tailladée, cependant, la National Gallery, propriétaire de ce cliché, a refusé les droits de reproduction. On peut cependant retrouver des reproductions sur Internet de la photographie interdite, mais uniquement en noir et blanc tout comme la reproduction du tableau en tissage Jacquard.
Cette œuvre de Vélasquez m’intéressait aussi, car elle s’inscrit dans la catégorie des représentations de Vénus et des nus, nus qui furent quasi exclusivement féminins depuis le XVIIe et qui sont représentatifs de la culture patriarcale de la société occidentale. Il s’agit, cependant, du seul nu féminin de Vélasquez qui nous est parvenu à cause de l'influence très active de l'Inquisition en Espagne à cette époque.
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Lévitations Installation murale, 6 bannières suspendues, tissus divers brodés et cousus, passementeries, dimensions variables, 2024.
Les Lévitations sont une série de 6 tentures mêlant des tissus divers et passementeries, des ombres noires cousues représentant des femmes en lévitation accompagnées de citations ou d'extraits qui se font écho les uns aux autres.
La série des Lévitations a été conçue en s'inspirant de l'Iconographie photographique de la Salpêtrière. Ma principale référence est le fameux arc hystérique, symptôme par excellence de l'hystérie, mais aussi une photographie où une femme, Augustine, la modèle préférée de Charcot, en catalepsie est déposée sur deux chaises (une au niveau de la tête et l'autre au pied). Son corps est alors tellement contracté qu’elle semble en lévitation.
Tout comme dans la série "Les fantômes de la Salpêtrière", j'ai associé à cette image plusieurs scènes de femmes en lévitation puisées dans la création cinématographique : L’exorciste de William Friedkin, The tree of life de Terrence Malick, Saint Maud de Rose Glass et Le miroir d’ Andreï’ Tarkovski. Sur chaque tenture, j'ai brodé des citations ou des extraits qui se font écho les uns aux autres.
Alors que pour les hommes, les scènes de lévitation sont liées à la force et aux super pouvoirs, les représentations cinématographiques de femmes en lévitation renvoient plutôt généralement à une supposée légèreté de la femme, à des corps éthérés, mais aussi au fait que la femme serait malsaine par nature, qu’elle ne se maîtrise pas et est donc forcément influencée par des forces obscures qui vont prendre possession d'elle. A travers ces images de femmes en lévitation, se dessine une hérédité entre la figure de la sorcière et celle de la femme hystérique.
En 2025, j’ai créé une dernière pièce à cette série (le 6ème), à partir d’une scène de la série Stranger things, qui m'apparaît comme une forme de conclusion. En effet, elle me permet de créer une boucle quant à la représentation des femmes en lévitation dans les œuvres cinématographiques puisque Stranger things est une série qui puise ses références, avec des clins d’œil aux spectateurs, dans des films fantastiques et d’horreur entrés depuis dans notre imaginaire collectif. Le texte brodé sur cette pièce est, par ailleurs, directement issu de la série elle-même puisqu’il s’agit d’un extrait de la chanson Running Up That Hill de Kate Bush, fond sonore de la scène représentée, et qui évoque les désirs d’une femme si elle pouvait être un homme.
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Les fantômes des la Salpêtrière Série de toiles brodées et cousues de sequins sur des tissus divers, châssis, dimensions variables, 2024.
Cette série de toiles a été réalisée à partir des photographies de femmes dites “hystériques” qui étaient enfermées à la Salpêtrière à Paris. Ces photographies sont issues de l’Iconographie Photographique de la Salpêtrière constituée sous la direction du professeur Jean-Martin Charcot à la fin du XIXe siècle. Il s’agit d’une des premières archives photographiques dans le champ de la psychiatrie clinique. Tout ce qui était à la marge, tout ce qui ne rentrait pas dans la logique rationnelle de la conception de l'époque - et donc principalement les femmes hystériques - était systématiquement photographié, mesuré, documenté, classé. Toutefois, dans ce processus, l'utilisation de la photographie a entraîné l'incorporation de la notion de spectacle et - avec celle-ci - un vrai tissu de complicités entre les patientes et les photographes. Georges Didi-Huberman évoque ainsi ces images dans “Invention de l’hystérie” : “Tout y est : poses, crises, cris, “attitudes passionnelles”, “crucifiements”, “extases”, toutes les postures du délire. Tout semble y être parce que la situation photographique cristallisait idéalement le lien du fantasme hystérique et d’un fantasme du savoir. (...) C’est ainsi que la clinique de l’hystérie devint spectacle, invention de l’hystérie.” Durant cette période, les leçons de Charcot à la Salpêtrière eurent un écho mondial. De nombreuses personnes issues à la fois du milieu scientifique, des étudiants, mais aussi des magistrats, des journalistes, des politiques venaient assister à ces séances où le célèbre neurologue exposait des sujets en état de léthargie, de catalepsie, de somnambulisme ou encore des crises violentes.
Pour créer cette série, je suis partie du postulat que ces images, de par la notoriété mondiale de ces études, avaient sûrement influencé nos imaginaires contemporains. J’ai donc glissé, parmi ces portraits des scènes issues d'œuvres cinématographiques : "Psychose" d’Alfred Hitchcock (1960), "L’exorciste" de William Friedkin (1973), "Melancholia" de Lars Von Trier (2011) et "Euphoria" de Sam Levinson (2019). Ces films ont été choisis, non seulement, car ils tissent d’étranges ressemblances formelles avec ces portraits historiques de la Salpêtrière, mais aussi, car leurs héroïnes auraient pu être qualifiées, à leur propre époque, d’hystériques. L’exemple le plus frappant est sûrement celui de “L’exorciste” de William Friedkin (1973). Dans les multiples crises vécues par la fillette, on retrouve autant les spasmes, les postures passionnelles telles que la crucifixion ou encore le fameux arc hystérique qu’elle exécute en descendant l’escalier de sa maison, tant d’images que l’on retrouve dans la fameuse "Iconographie photographie de la Salpêtrière".
À travers ces croisements, se dessine un imaginaire lié à la femme, de la sorcière à la folle hystérique, qui est sujette à des manifestations inquiétantes et incontrôlables et qu’il faut, bien sûr, à tout prix contrôler. L’utilisation de la broderie et du sequin noir vient ici adoucir ces portraits pouvant paraître inquiétants. Les sequins, en référence aux robes de soirée et aux paillettes, les magnifient, les transforment presque en “star”; ces stars auxquelles elles sont par ailleurs associées à travers les références cinématographiques. C’est aussi à clin d’œil à cette notion de spectacle induit par le rapport à la photographie dont Georges Didi-Huberman ne cesse de faire référence dans son ouvrage “Invention de l’hystérie”. Si ces crises n’étaient en rien simulées, il est intéressant de savoir que certaines femmes comme Louise Augustine Gleizes (plus connu aujourd'hui sous le prénom d’Augustine) ou encore Blanche Wittman étaient presque considérées comme des célébrités à la Salpêtrière de par leurs crises spectaculaires.
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Les pleurs de l'aube, Broderie sur mouchoirs en tissu, dimensions variables, 2015-2025.
Les pleurs de l'aube se compose d’une série de mouchoirs brodés de graffitis aux slogans politiques trouvés sur internet ou dans la rue. Ces messages représentent à la fois une époque et un désir de changement, de soulèvement par rapport à l’ordre établi : « Revolution is coming ».
La série Les pleurs de l'aube, réalisée sur dix années, constitue un hommage à ces appels au grand bouleversement. Si ces messages sont voués à être effacés, la broderie les pérennise mais aussi procède à un basculement de la sphère publique à la sphère privée. Ces appels au combat peuvent autant être lus comme une incitation à l’insurrection collective que comme des incantations personnelles Ils parlent à l’insurgé présent en chacun de nous et laissent à chacun le soin de se les approprier ou non.
Broder sur des mouchoirs, ces slogans représentent cette espérance, ce désir intime de changement et de révolte que parfois nous conservons en secret ou des fois que nous préférons oublier. Le mouchoir est donc autant ici la mémoire de nos insurrections personnelles que l’étoffe recueillant nos pleurs et nos désillusions. -
Psychic circles
L’installation Psychic Circles se compose de tambours à broder où sont reproduits les planches du test de Rorschard. Cet outil psychologique de type projectif consiste en une série de planches de taches d’encre symétriques, proposées à la libre interprétation d’un patient. Une fois analysées en profondeur, les réponses servent à évaluer les lignes de force qui organisent la personnalité du sujet.
Dans l’installation Psychic Circles, la symétrie des images du test de Rorschach est encore accentuée : celles-ci sont démultipliées, et organisées selon des motifs se situant entre le mandala et le kaléidoscope. Cette structure réconcilie des termes apparemment opposés tels que la concentration et la circulation, la permanence et le changement, l’identité et la différence. L’installation évoque aussi bien nos quêtes spirituelles individuelles que les visions hallucinatoires dans lesquelles chacun peut se perdre.
Si le test de Rorschach est aujourd’hui mondialement connu, les Psychic Circles renvoient également à des images archaïques parlant à l’inconscient. Ils se réfèrent donc tout autant à la théorie psychanalytique qu’aux visions générées, chez de nombreux peuples traditionnels, par les cérémonies chamaniques. -
Le dîner en famille
Le dîner en famille est une installation présentant la fin d'un repas. Elle est composée d’une nappe (La Nappe) dont les tâches sont rebrodées et de ses serviettes assorties (Les Restes). En rebrodant les tâches sur la nappe, l’historique des anciens repas réapparaît et par-delà, l’histoire de la famille. Sur les serviettes (Les restes), ont été brodées les planches du test de Rorschach, outil clinique d'évaluation psychologique de type projectif. Le titre Les restes se réfère à l’expression française « les restes » pour évoquer les résidus de nourriture après un repas. Ceux-ci sont, traditionnellement, transformés pour être consommés de nouveau. Mais le titre peut aussi être interprété sous un angle psychanalytique. Les restes sont alors les traces mnésiques de la vie en famille, de l’enfance. Pour la théorie psychanalytique, ces souvenirs sont à l’origine de névrose. Aussi, une fois adulte, que fait-on de ces restes, comment les transforme-t-on ?
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