France Parsus
Après avoir vécu onze ans en Allemagne (Berlin), je vis et travaille à Nantes depuis 2017. Ma pratique s’articule surtout autour de la peinture à l’huile et du dessin, et depuis peu au volume. Un des axes principaux de mon travail est l’expérience du paysage, qu’il soit intérieur ou extérieur, réel ou imaginaire. Il y a toujours un rapport à la disparition, à ce qui empêche de voir, à ce qui n’est pas ou n’est plus visible. Quelque chose disparaît, que ce soit dû à des phénomènes artificiels (gaz), naturels (brouillard, lumières), temporels (ce qui change, ce qui disparaît) ou encore mnésique (ce dont on se souvient, ce qu’on oublie, ce qui se crée entre les deux, entre ce qui est donné à voir et ce qui est perçu). Questionner aussi une certaine manière d’occuper l’espace et notre rapport aux images.
Peu après mon arrivée à Nantes j’ai entamé un travail de peinture et dessin autour des gaz lacrymogènes et du maintien de l’ordre. Ce travail s’est élargi aux mouvements sociaux et à leur représentation et médiatisation. Je cherche à déplacer le regard et m’interroge le statut et la place de l’image dans ce contexte
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Joies - vue d'exposition - Scroll galerie
«[...]Hommage à nos âmes guerrières protestant pour des vivres ensemble plus justes et solidaires, les portraits de France Parsus préservent
l’intimité de nos visages tout en retransmettant la ferveur de nos discours dans une fierté brûlante. L’artiste sélectionne méticuleusement
des photographies de manifestant•e•s en les découpant pour ne garder que certains espaces-paysages. Ils sont façonnés par des fumigènes,
ces outils modestes du contre-pouvoir qui osent s’opposer aux nuées acides des gaz lacrymogènes. Objets brandis pour reprendre
cette place presque magique du centre de l’attention dans l’espace public ; pour dire la joie d’une victoire à la fin d’un match de
foot ; pour dire la puissance de ce qui nous réchauffe comme de ce qui nous détruit : ils nous révèlent tout du mouvement, de la beauté
et de l’espoir qu’il peut y avoir à rendre visible nos réalités meurtries. En opposition avec les esthétiques riot porn de certains clichés de
manifestation qui tendent à magnifier les rapports de forces, les fumigènes de France Parsus imposent leur propre atmosphère. Ils nous
permettent de glisser dans l’intimité de leur temps troublé, suspendu entre deux volutes de fumée.»
E. Bergonzi -
Larmes (sol nantes 1) - 80x125 cm - huile sur toile
« There is something in the fog. Stay away from the fog » Ça vous enveloppe. Le brouillard, et puis l’effroi qui vous saisit. Un crochet tueur sort de la masse épaisse et sans
poids, une mousse-fumée bien visible quand vous la voyez arriver mais de l’intérieur de laquelle on ne voit rien. Elle prend tout l’espace, puis se retire, comme si de rien n’était,
si ce n’est les palets carbonisés au sol. « Il y a quelque chose dans ce brouillard, éloignez vous du brouillard .» Dans l’Antonio Bay du Fog de Carpenter, il y a dans la matière
évanescente les fantômes de pirates réprouvés, lépreux bernés, volés et assassinés cent ans plus tôt et venus se venger. Écume ou banc de brouillard, on hésite un temps
dans l’Antonio Bay. Dans notre brouillard, celui des manifestations contre la Loi sécurité globale, celles des Gilets jaunes, contre la loi travail, etc., il y a des gaz lacrymogènes.
Ils remplissent l’espace, public, de bas en haut, et tout autour. Ils nassent.
Le parti pris n’est pas de représenter les manifestant.es mais une certaine mise en scène du maintien de l’ordre, une réaction subjective à l’effroi provoqué par l’usage intensif
des gaz lacrymogènes en particulier dans les manifestations. Avec le médium du dessin ou de la peinture apparaît une abstraction, seules la fumée et le silence restent à
percevoir.
[...]
« Les gaz lacrymogènes sont conçus pour attaquer les sens simultanément, produisant un traumatisme à la fois physique et psychologique », rappelle la chercheuse Anna
Feigenbaum dans sa Petite histoire du gaz lacrymogène. Et aussi : « Le gaz lacrymogène n’est en fait pas même un gaz ». Mais alors quoi ?
Une forme peut-être, une de celles que prend le pouvoir. Au début du XXème siècle, l’Etat a fait la guerre par la chimie ; aujourd’hui, sa gouvernance se fait atmosphérique.
À nouveau, le nuage toxique réduit au silence.»
R. Knaebel